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Changer à petits pas...
L’exigence chrétienne
Le week-end dernier, nous étions avec une dizaine de jeunes adultes de la paroisse à Crêt-Bérard, pour mener ensemble une réflexion sur notre vie spirituelle. Et voici qu’a surgi, de la part d’un jeune, cette question incisive : En fait, ça t’apporte quoi de plus, dans l’existence, d’avoir la foi ? Et lorsque surgit ce genre d’interrogation, il n’est pas question de se défiler ; et à défaut d’avoir une réponse simple, claire et nette, il s’agit d’engager une discussion à la fois engagée et précise.
En fait, ça t’apporte quoi de plus, dans l’existence, d’avoir la foi ? ... Alors, je me suis essayé à esquisser des éléments de réponse. M’inscrire dans la foi, pour moi, c’est d’abord bénéficier d’une présence ; ressentir une présence mystérieuse mais aimante à mes côtés ; dans le soleil qui brille comme dans les visages des autres, je ne peux m’empêcher de ressentir quelque chose de la présence d’un Tout Autre, qui m’aime profondément et qui m’accompagne avec tendresse. Ressentir une présence et également emporter avec moi - partout où me mènent mes pas - le visage du Christ ; être habité par ce visage qui m’aide à percevoir la beauté de l’humain et à espérer encore et toujours.
Oui, croire, pour moi, c’est d’abord vivre en présence, en lien... Mais c’est aussi - d’un autre côté - me soumettre à une exigence. Car je ne peux pas vivre de la présence de Dieu et du message du Christ, sans me sentir, à mon tour, appelé à adopter un certain comportement ; un comportement plus humain et plus constructif que celui que je serais amené à adopter naturellement, spontanément... Pour le dire différemment : vivre la foi, pour moi, c’est aussi suivre le Christ, selon l’expression consacrée des Évangiles. Suivre le Christ, me laisser travailler par Lui, me mettre en chemin, à sa suite, vers une plus grande capacité d’accueillir, d’aimer, de pardonner et de m’investir pour un monde plus juste.
Faire des efforts
Puisque vous avez accepté Jésus-Christ comme votre Seigneur - dit l’apôtre - vivez dans l’union avec Lui. Soyez enracinés en Lui et construisez toute votre vie sur Lui. (...) Faites mourir ce qui est terrestre en vous. (...) Rejetez la colère, l’impureté, les mauvais désirs et l’avarice.
C’est bien une grande exigence qu’évoque Paul dans sa lettre à l’Église de Colosses. Et - vous l’aurez bien compris - lorsque Paul invite ses paroissiens de l’époque à renoncer aux choses terrestres, il ne les exhorte pas à se désintéresser de la vie concrète, mais à bannir de leur quotidien tout ce qui n’est pas habité par la générosité à laquelle nous invite l’Évangile... Tout ce qui relève trop exclusivement du souci de leur survie personnelle, du souci de se ménager pour eux-mêmes une place au soleil...
Et ça n’a l’air de rien, mais c’est là bel et bien une immense exigence ! Renoncer à vivre trop exclusivement pour soi-même et se tourner, réellement, profondément, vers les autres... Nous n’avons qu’à examiner, chacune et chacun, nos propres existences pour découvrir combien le souci pour nous-mêmes, pour notre propre confort, pour notre propre place au soleil occupe une grande partie de notre temps et mobilise une bonne part de l’énergie que nous déployons, jour après jour.
Il est facile de parler du renoncement au souci pour soi-même et de l’attention portée aux autres ; et ce n’est pas bien difficile à comprendre... De là à en vivre très concrètement, sur le terrain, c’est une autre affaire. Il n’est pas facile, en effet, de juguler certaines de nos pulsions ou de nos désirs. Il n’est pas facile non plus d’aimer très concrètement celles et ceux qui nous sont donnés. Non, il n’est pas facile de faire le ménage dans notre manière de vivre.
Ne pas changer pour mieux changer
Alors, j’aimerais méditer avec vous, ce matin, la question du changement auquel nous sommes appelés, en tant que Chrétiens. Et je m’aiderai, pour ce faire, de quelques réflexions faites par des penseurs contemporains ; Anthony de Mello, notamment, un jésuite indien dont nous nous inspirons passablement dans les Petits parcours de Spiritualité actuellement en cours dans la paroisse. Rien n’interdit, en effet, d’utiliser l’intelligence des humains de notre époque au service de notre vie de foi.
Si vous voulez changer, nous dit De Mello, commencez par accepter de ne pas vouloir changer tout de suite. Au lieu de faire des efforts pour changer, observez d’abord ce qui vous arrive, essayez de comprendre ensuite votre manière de réagir et, lorsque vous aurez compris ce qui se passe en vous, alors le changement viendra de lui-même.
Vouloir changer à tout prix, affirme De Mello, c’est se mettre une pression insupportable ; c’est créer l’angoisse de ne pas y arriver. Alors que, si nous essayons de nous observer en train de vivre et d’agir, et de comprendre comment nous réagissons encore et encore, alors nous prenons conscience de nos blessures, de nos désirs tordus, de nos difficultés... et petit à petit, nous devenons capables de percevoir la vraie mesure de ce qui se trame en nous et voilà que se dessine, finalement, en nous, une manière différente de continuer notre vie.
Oui, avant de vouloir tout révolutionner en moi à la force de ma seule volonté, j’ai besoin de faire un état des lieux qui me permette ensuite de procéder à une réforme adéquate, dont je puisse être pleinement convaincu. M’observer, me comprendre et - en m’éclairant de la lecture de l’Évangile - voir se profiler en moi une foi nouvelle, un comportement renouvelé.
Un exemple concret
Ce que je vous dis vous paraît peut-être très abstrait, mais j’en ai redécouvert la vertu très concrètement, il y a quelques jours.
En effet, voici huit ans qu’un homme sonne à ma porte, presque toutes les semaines. Il y a dix ans, il avait déserté l’armée de son pays, parce qu’il ne pouvait accepter de faire la guerre au nom de la politique qui y était en vigueur. Il est donc venu en Suisse et, ne pouvant accéder à un quelconque permis de séjour, il s’est résolu à entrer dans la clandestinité. S’il vient chez moi régulièrement (comme chez d’autres d’ailleurs), c’est pour partager sa situation, pour demander des aides diverses ainsi que du soutien financier, vous vous en doutiez. Et tout cela, en apportant à ma porte, tantôt une grosse déprime, tantôt une immense colère. Et depuis 8 ans, j’essaie de faire ce que je peux... comme je peux... et comme je pense, en mon âme et coscience, qu’il est juste de faire... En ressentant à chaque fois une impuissance qui me pèse et qui me mine toujours un peu plus, à mesure que passent les années.
L’autre jour, alors que nous discutions ensemble à la porte, je me suis vu... Soudainement, je me suis vu moi-même, en train de discuter... Et j’ai consciemment senti mon désespoir... Et, en un éclair, j’ai pris la mesure de la détresse profonde dans laquelle j’étais, depuis des années et des années, à chaque fois que je me retrouvais dans cette situation.
Alors s’est imposé à moi la nécessité de partager ma détresse - en toute urgence - avec une collègue qui s’y connaît en accompagnement de situations de ce type... J’ai pris rendez-vous avec elle, dans la minute qui a suivi, je l’ai rencontrée et aujourd’hui, bien que je n’ai pas découvert de solution miracle en la matière, je peux accueillir mon ami dans une disposition toute nouvelle, avec une attention toute nouvelle et, je crois, bien plus constructive qu’auparavant.
S’observer d’abord, comprendre ensuite... prendre la nature et la mesure de ce qui est en jeu - et sans oublier l’éclairage de l’Évangile - se laisser transformer par le changement qui finit par s’imposer à nous... Serait-ce après 8 ans de questionnements et d’impuissance douloureuse.
L’évangélisation des profondeurs
Ce que je me permets de partager avec vous aujourd’hui, chers amis, ne relève bien évidemment pas d’une recette de vie infaillible ! Mais ce que j’aime dans cette conception des choses, c’est qu’il y a là matière à essayer, à faire, à appliquer. Car l’appel de l’apôtre à se soumettre à l’exigence évangélique, à se mettre en route, à changer sa vie, ne doit pas seulement être compris, mais mis en pratique, mis en œuvre, dans nos existences.
Et le chemin proposé de l’observation, de la compréhension et de la réflexion biblique, est un chemin exigeant ! Il procède certes par petits pas progressifs, mais il exige une grande humilité. Il exige que nous nous reconnaissions faillibles, susceptibles d’êtres réformés, pas encore arrivés au bout du chemin à faire pour être des disciples fidèles, des humains accomplis.
Mais c’est un chemin qui nous permet de nous évangéliser tout entiers, très concrètement, jusque dans les plus petits recoins de nos existences. De nous inscrire dans un renouvellement perpétuel, tel que l’évoque Paul dans le texte que nous avons relu ensemble tout à l’heure. Sans culpabilité, mais dans un authentique désir de perfectionnement.
Observez, comprenez et le changement s’imposera de lui-même... Pour ceux et celles d’entre nous qui partagent notre foi, il ne s’agit d’ailleurs peut-être pas que d’une simple technique de guérison psychique... Il se pourrait bien, en effet, que l’Esprit Saint, travaille alors en nous, fasse mûrir notre compréhension, aide aux nouvelles prises de conscience. Oui, j’en suis personnellement convaincu : Dieu ne reste pas inactif auprès de ceux et celles qui essaient de travailler patiemment à faire fructifier leur existence.
Mettons en pratique, essayons !
Permettez-moi de conclure par cette simple recommandation - dont chacune et chacun fera ce qu’il voudra ou ce qu’il pourra...
En ce temps de Carême, je ne nous invite pas à renoncer à ce dont nous n’arrivons pas à nous passer, dans nos vies. Je nous invite plutôt à ne rien vouloir changer. Mais à faire cet effort très concret et très exigeant de nous observer, de nous observer encore et encore, pour que nous puissions prendre conscience de quoi est faite notre existence et pour nous rendre disponibles aux voies nouvelles que l’Esprit pourrait dessiner en nous.
Et nous serons ces hommes nouveaux qui se renouvellent continuellement à l’image de Dieu, leur Créateur.
Amen
Nicolas Besson, 26 mars 2006
Sauf mention contraire, la prédication de cette page est placée sous contrat Creative Commons 2.5 BY-NC-SA.
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