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« Celui-ci est mon fils bien-aimé »
Prédication du 5 novembre 2006
Matthieu 20 (25-28)
Matthieu 3 (13-17) et Matthieu 4 (1-11)
Angoisse
Je suis étonné. Et je suis, toujours à nouveau, étonné. Nous savons que, pour faire la vie belle, il faut aimer. Et tout le monde le sait : il faut respecter autrui, l’aimer, partager avec lui, s’entraider... Et pourtant, nous ne le faisons pas ! Nous n’y arrivons tout simplement pas ! Et quand je dis « nous », je pense à nous tous, le genre humain qui vit dans ce monde aujourd’hui ; mais je pense également un peu à chacun de nous, dans notre vie individuelle. En effet, en maints endroits, dans le monde, ça n’est pas vraiment l’amour qui règne et, malgré toutes sortes de progrès techniques réalisés ces dernières décennies, nous ne faisons pas franchement mieux que les générations qui nous ont précédés... Quant à ma propre existence, et à la regarder de plus près, ça ne ressemble pas toujours, non plus, à une sereine application de l’Evangile.
Eh bien, je crois - pour aller droit au but - que c’est la faute de l’angoisse. En tout cas - même s’il n’y a jamais d’explication simple et unique aux réalités de ce monde - je crois que l’angoisse y est pour beaucoup. Vous savez : l’angoisse... ce sentiment - si profondément enfoui en nous - de manquer... De manquer de quelque chose d’essentiel... et surtout, de ne pas compter pour grand’chose aux yeux de ce monde...
L’angoisse qui se tient tapie dans nos cœurs et dans nos tripes - de manière presqu’imperceptible, sans que souvent nous en ayons conscience - et qui est prête à bondir, à ressurgir, à la moindre occasion... Oui, c’est l’angoisse qui nous empêche d’aimer. C’est l’angoisse qui fait dérailler nos vies... C’est l’angoisse qui nous pousse (1) à cette sorte de lutte incessante et forcenée pour subsister et, ce faisant, (2) à entrer en compétition avec ceux et celles qui nous entourent.
Nous sommes tous un peu angoissés. Et notre angoisse peut revêtir mille visages, prendre mille formes dértournées ou cachées. Qu’elle s’exprime par la simple rêverie, qu’elle s’enracine dans un profond désir de notre part ou qu’elle suscite le passage à l’acte... Il y a mille manières, chez nous, d’être et d’agir qui se résument, en fait, à cet unique appel de l’angoisse : « Permets-moi d’exister ! », « Laisse-moi exister ! », « Tire-toi de là, pour que j’existe un peu ! »
Dans bien des questions qui tournent autour notre argent et des possessions qui sont les nôtres... A chaque fois que nous sommes préoccupés par la place que l’on nous accorde ou de la considération qu’on nous porte... C’est encore et toujours la même chose : c’est notre angoisse qui nous tenaille.
Aimés
Lorsque le diable emmène Jésus dans le désert, c’est pour le confronter à son angoisse... Dans l’espoir que, rattrappé par elle, il déviera du droit chemin.
En fait, le diable confronte le Christ aux questions qui se posent à chacune et à chacun de nous, toujours à nouveau dans nos vies : face à la possibilité d’amasser du pain, face à la possibilité de prouver sa force et son courage, face à la possibilité de régner sur le monde, se laissera-il prendre par son angoisse ? Et régira-t-il comme nous réagissons tous, lorsque nous sommes angoissés : « A moi ! A moi ! Moi d’abord ! Moi d’abord ! » ?
« Montre-moi ce que tu vaux », dit le diable au Christ. « Oui, tu vaux quoi ? Tu peux t’offrir tout ce que tu veux à manger ? Tu arrives à épater la galerie, en sautant du haut du temple ? Et la puissance, tu peux te l’accorder, si tu le veux ? » « Oui, tu vaux quoi ? T’es quoi par rapport aux autres ? Es-tu plus et mieux que le commun des mortels ? »
Quand on dit que le diable, c’est le diviseur, on comprend, ici, que c’est toujours en se servant de notre angoisse qu’il finit par nous diviser... nous mettre en concurrence, nous monter les uns contre les autres...
Eh bien, ce jour-là, dans le désert, le diable est mal tombé : aucune angoisse à l’horizon ! Aucune envie de prouver quoi que ce soit... Aucun besoin de se comparer aux autres... Le Fils de l’Homme s’est montré insensible à toutes les occasions qui lui étaient offertes de se prémunir contre son mal-être en sautant sur les remèdes que chosissent ordinairement les humains. La nourriture ne l’a pas intéressé ; le désir de montrer son savoir-faire non plus ; il n’a pas non plus été attiré par le pouvoir.
« Tu es mon Fils bien-aimé en qui je mets toute ma joie ». Tu es mon Fils bien-aimé... C’est cette phrase qui résonne encore dans sa tête, quand Jésus se trouve face au diviseur. C’est cette parole qui habite, alors, encore tout son être... Et c’est, d’ailleurs, l’empreinte de cette déclaration d’amour de la part de son Père qui l’accompagnera, tout au long de sa vie, sur toutes les routes, sur tous les chemins, face à toutes le rencontres, en Galilée. « Tu es mon Fils bien-aimé »... « Alors, tu n’as rien à prouver, rien à mériter, personne à écraser, au passage, pour exister ».
Chers frères et sœurs, c’est ce que le Père nous dit également à chacune et à chacun. C’est ce dont nous sommes également appelés à reprendre conscience, sans cesse : nous sommes, nous aussi, les fils et les filles bien-aimés du Père. Nous n’avons rien à prouver, rien à mériter, personne à écraser au passage pour exister. Nous pouvons faire notre vie, aller de l’avant, travailler, être et agir, tels que nous sommes, sûrs de ce que nous sommes... et, par conséquent, nous pouvons vivre appaisés, désarmés... parce que Dieu nous aime.
---- Permettez-moi une considération personnelle à ce propos. Lorsque j’étais catéchumène, puis étudiant à la faculté de théologie, j’ai souvent entendu cette affirmation que « Dieu nous aime » et que c’est ça qui peut changer notre vie... Eh bien, pour être tout à fait franc, cette affirmation me paraissait alors totalement creuse. Elle résonnait à mes oreilles un peu comme une publicité, du genre « Omo lave plus blanc ». En fait, que Dieu m’aime ne signifiait rien pour moi ; c’était joli à entendre, mais ça ne voulait tout simplement rien dire !
Cela a pourtant changé, le jour où j’ai fait cette prise de conscience bouleversante : que Dieu ne m’aime pas par pitié, mais parce que je suis - effectivement - aimable. Parce qu’il y a, effectivement, en moi, une valeur inestimable, une réelle beauté à développer et à faire valoir.
Je ne dis pas que, depuis ce jour-là, l’angoisse ne m’a plus jamais saisi. Mais elle ne m’a plus jamais envahi de manière aussi cruelle et tyrannique qu’autrefois. Me sachant aimable - pour de vrai (comme diraient les enfants)... Me sentant aimable pour de vrai, je peux vivre, aujourd’hui, de manière bien plus paisible, bien plus confiante, bien plus désarmée qu’autrefois. ----
Et c’est ce que je souhaite qu’il nous arrive à tous - au moins une fois, dans notre vie : ressentir à quel point nous sommes aimables effectivement... et profondément aimés par le Père... car, dès lors, peut s’installer en nous une sérénité qui rend les jeux du tentateur inintéressants, inutiles. La question qui se pose à nous n’étant plus, alors de savoir comment revendiquer et prouver notre valeur devant les autres, mais de partager - tout simplement - avec les autres, les talents que Dieu nous a confiés.
Mouvement descendant
En fait - selon l’expression d’Henri Nouwen - le fait de se sentir aimé et aimable, nous permet de renoncer à toujours nous laisser entraîner dans un « mouvement ascendant ». Vous savez : être plus, être mieux, être le premier... Ce « mouvement ascendant » que nous connaissons aujourd’hui - de manière exacerbée - dans le sport, mais également dans l’économie, la politique et un peu dans tous les autres registres de notre existence sociale, très certainement. Ceux que l’on admire - aujourd’hui, plus que jamais - ce sont les gagnants ! Ceux que l’on met en avant, ce sont les gagnants !
Eh bien, nous dit Nouwen, l’amour dont Dieu nous reconnaît dignes nous permet - au contraire - d’entrer dans un « mouvement descendant ». C’est à dire un mouvement qui s’approche des autres, à hauteur d’homme ; qui s’approche de chaque être qu’il nous est donné de rencontrer, y compris de ceux et celles qui ont le plus besoin que l’on s’approche d’eux... ceux qui ont mal à la vie, ceux qui sont à terre.
Et nous le sentons bien... Dans un monde qui nous pousse indéniablement à l’individualisme, à la réussite à tout prix, à la concurrence et à l’élimination d’autrui, il y a un immense besoin de personnes qui soient capables d’amorcer ce « mouvement descendant ». A l’image du Christ qui - tout fils de Dieu qu’il était - à renoncé volontairement au pain, à la gloire et au pouvoir sur les Royaumes, pour aller à la rencontre des autres, pour vivre avec les hommes et les femmes de son temps... des hommes et des femmes souvent blessés par la vie, perdus dans leur existence, angoissés...
Prenons-en bien cosncience, ce matin : l’approche d’autrui, l’amitié, la charité n’est possible pour nous que si nous parvenons à nous débarrasser de notre angoisse, que si nous n’avons plus besoin de nous prouver quoi que ce soit... parce que conscients une fois pour toutes de l’amour infini que Dieu nous reconnaît. Il n’est pas possible d’aimer dans l’angoisse.
Joie
« Si l’un de vous veut être grand, il doit être votre serviteur, et si l’un de vous veut être le premier, qu’il soit votre esclave » dit Jésus à ses disciples.
Sommes-nous capables d’amorcer, dans notre vie, un « mouvement descendant » ? Nous sentons-nous assez aimés pour être capables d’aimer à notre tour ? Aimer véritablement, gratuitement, sans attendre de bénéfices en retour susceptibles d’appaiser nos angoisses ? Et sommes-nous capables de sentir la joie infinie qu’il y a à aimer de la sorte ?
Personnellement, j’aime gagner. J’aime « assurer », comme disent les jeunes d’aujourd’hui ; montrer ce dont je suis capable. J’aime qu’on me dise : « T’es bon ! »
Mais c’est une joie tellement moins pleine, tellement plus artificielle que celle qu’il m’arrive d’éprouver, lorsque j’ai pu « servir » autrui. C’est à dire m’approcher d’autrui, en vérité, partager avec lui une tranche d’humanité, me sentir vivant à ses côtés. Dans la confiance, dans l’amitié... sans concurrence, sans rivalité aucune.
Nous sommes les fils et les filles bien-aimées du Père, en qui il met toute sa joie. Nous n’avons rien à prouver. Nous avons à partager les talents dont nous sommes les dépositaires.
Amen
Nicolas Besson, pst



| màj 4 juillet 2010 |