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Bien-aimés de Dieu

Eglise de Morges 5 juin 2011 - pasteur Michel Muller

Seconde lecture : 1 Jean 4/1-6

PREDICATION : Jean 16/5-15

Bien-aimés de Dieu,

J’ai eu l’occasion de voir il y a quelques jours un film, tourné en France, composé d’extraits d’audiences d’une chambre correctionnelle. Petits ou grands délits, petites ou grandes peines, explications, dénis, incompréhensions, aveux, protestations parfois véhémentes à l’énoncé du verdict, telles sont les images que j’ai gardées de ces confrontations judiciaires. Mais il y a surtout une phrase qui m’a touché et fait réfléchir, lorsque la présidente du tribunal a déclaré au début d’une audience : « nous sommes ici pour chercher ensemble, et de manière contradictoire, la vérité judiciaire ». De manière contradictoire parce que dans chaque affaire il y a l’accusation et la défense. Et la vérité judiciaire parce que le tribunal va s’efforcer de distinguer ce qui a pu se passer, de reconstituer les faits, les motivations, les comportements, qui ont amené une ou des personnes à commettre un délit, à transgresser la loi. Et puis, sur cette base, à prononcer une peine, une compensation, une réparation, en bref à rendre justice. La vérité judiciaire, sur laquelle la destinée, ou une part en tout cas de la destinée de quelqu’un, va être décidée, la vérité judiciaire est une vérité construite. Elle n’est pas « la » vérité au sens absolu du terme. Du reste, si l’on y réfléchit bien, cette idée, cette approche de la vérité, est de mise également lorsque nous sommes plusieurs à assister à un même événement. Chacun et chacune de nous va en faire un récit différent. Chacun et chacune, pour mille et une raisons, va raconter en mettant l’accent sur des détails, des réactions, des ressentis, des comportements, différents. C’est le même véritable événement, sur lequel chacun et chacune dira vrai, avec ce qu’il ou elle aura vu, entendu, perçu, touché. Et c’est pareil dans l’écriture et l’élaboration des Evangiles. Plusieurs récits rendent témoignage de ce compagnonnage avec Jésus, sur plusieurs années. Sur certains événements, les auteurs des Evangiles s’accordent assez bien, sur d’autres ils sont en contradiction, ou en tout cas n’insistent pas sur les mêmes détails ou les mêmes attitudes des protagonistes. Ils n’ont pas la même approche de ce qui est central, essentiel, dans tel ou tel événement. Certaines fois, un seul Evangile appuie beaucoup sur une dimension particulière, qui lui tient à coeur. C’est le cas de cet Evangile de Jean, dont le passage lu ce matin se situe au centre de ce qui a été appelé « le discours d’adieux », un gros morceau d’enseignement de Jésus au moment où il prend son dernier repas avec ses amis. Un gros morceau assez « costaud » en termes de théologie. Les Evangiles sont différents dans leur témoignage de ce compagnonnage avec Jésus, pour rendre compte de ses paroles, de ses faits et gestes. Plusieurs Evangiles, qui disent tous la vérité, et construisent cette vérité que nous reconnaissons à la base de notre foi. Et là sans doute se trouve une piste pour comprendre cette expression placée dans la bouche de Jésus : « l’Esprit de vérité ». L’Esprit de vérité représente cette présence de Dieu, auprès de nous et en nous, pour nous aider à être vrais, à parler vrai, à agir vrai. Cette présence de Dieu, peut-être correspond-elle à cette part de l’humain que l’on appelle la conscience, celle de soi et des autres. C’est-à-dire la possibilité ou la capacité d’y voir clair en soi et dans les relations avec les autres, en d’autres termes l’empathie pour soi-même et pour les autres. Cette présence de Dieu au creux et au coeur de l’être humain, pourrait encore coïncider avec cette distinction du bien et du mal. Ou encore elle serait cette intuition de ce qui est juste pour soi, non pas en premier au sens moral du terme, mais au sens d’une vie harmonieuse, cohérente, pleine, où l’on se sent à 100% soimême. Elle serait cette sensibilité à ce qui est juste dans la relation à l’autre, en l’acceptant avec ouverture, attention, sans esprit de jugement. C’est, je crois, ce que le Seigneur veut pour chacune et chacun de nous. Vous l’avez sans doute perçu entre les mots : ces deux expressions fortes, la vérité et la justice, ne sont pas à entendre et à comprendre sous l’angle philosophique. Il ne s’agit pas de la vérité et de la justice en tant que concepts. Il s’agit plutôt de la vérité et de la justice comme révélation de qui nous sommes : des bien-aimés de Dieu qui, par l’Esprit Saint, voient clair en eux-mêmes, voient clair dans leurs relations, voient clair sur la situation de leur monde aux prises avec le mal et avec la mort. Il s’agit de la vérité et de la justice comme révélation de qui nous sommes appelés à être : des témoins du changement unique, radical et universel qui se produit à la mort et à la résurrection du Christ, à savoir que justement le mal et la mort n’ont plus le dernier mot. « Le dominateur de ce monde est déjà jugé ». Mais aussi des témoins, comme l’affirme la première lettre de Jean, de Jésus-Christ réellement venu partager notre destinée humaine. « Quiconque déclare que Jésus-Christ est réellement devenu homme a l’Esprit qui vient de Dieu ». J’ai ainsi mis jusqu’à présent l’accent sur le rôle du Saint-Esprit au coeur de notre vie, sur la signification de la vérité et de la justice en lien avec notre identité chrétienne. J’aimerais compléter en revenant à ce que je mentionnais au début, inspiré par le langage juridique de l’Evangile, et qui se concentre dans cette expression : « Le dominateur de ce monde est déjà jugé ». Ce n’est pas pour rien en effet que l’Evangile emploie ce langage. Il nous rend attentifs à la confrontation générée par la venue même de Jésus. C’est un véritable procès qui se joue. Au moment où l’Evangile est écrit, les chrétiens ont toujours à l’esprit le procès qui a été intenté à Jésus. Et il ne s’agit pas simplement du procès tenu devant l’autorité romaine d’une lointaine province. Il s’agit d’un procès de dimension cosmique. « Ce monde » représente dans le Nouveau Testament plus que simplement l’univers ou l’espace des activités humaines. Le monde, c’est tout ce qui concentre l’ignorance ou le refus de Dieu. Le rapport permanent de Jésus et du monde se joue en termes d’opposition, de confrontation. Et les chrétiens d’une ou deux générations après Jésus éprouvent également cette réalité, jusque dans leur chair. Cette opposition et cette confrontation sont constitutives de l’identité chrétienne. Telle est la condition du chrétien dès qu’il ou elle choisit la foi en Jésus-Christ et dit à Dieu sa volonté de cheminer désormais en sa présence. Bien sûr, l’opposition et la confrontation se manifestent dans notre société autrement que par une persécution physique. Mais que l’on pense à l’indifférence, aux regards de travers, aux petites moqueries juste en passant, jusqu’au refus de certaines élites intellectuelles d’accorder une quelconque pertinence aux valeurs de l’Evangile. Que l’on pense au mouvement infernal de la surconsommation, qui étouffe l’être de l’humain sous l’avoir. Que l’on pense à la masse d’informations à laquelle nous avons accès et qui en viennent à occulter toute capacité de prendre du recul et de nous situer en tant que personnes libres et responsables. Au coeur de nous-mêmes l’Esprit de vérité nous est donné en tant que communion vivante avec le Christ, afin que nous puissions nous orienter, nous frayer un chemin, entre les faux-semblants, les séductions, les lâchetés, les petites et grandes violences de ce monde. L’Esprit de vérité nous est donné, en tant que communion vivante avec le Christ, pour nous rendre fiers, forts et heureux de le représenter, et pour continuer d’affirmer que le pardon et la vie ont le dernier mot. Amen. DEO GRATIAS