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Approche Dieu avec un coeur d’enfant
Prédication sur Matthieu 18, 1- 8 : Approche Dieu avec un cœur d’enfant.
Il y a deux semaines, nous étions près de trente à partager notre retraite à l’abbaye d’Acey. Pour nous tous, cela a été un temps à part, non seulement parce que nous étions retirés dans ce lieu paisible et magnifique qu’est cette abbaye, non seulement parce que nous étions en lien avec les frères de la communauté, non seulement parce que nous avons partagé leurs offices, mais surtout parce que nous y avons vécu quelque chose de tout à fait particulier. Nous avons pu être vrais, avec nos fragilités ...et ce malgré les peurs - petites ou grandes que nous avions évoquées en arrivant. Que venions-nous chercher là et qu’allions-nous faire avec un clown ? Un clown, je dirais que c’est une personne qui a un supplément d’âme qui nous permet d’oser être vrai et de nous laisser toucher. En tout cas, cette définition correspond bien à Domenico, notre clown.
Nous avons pu nous faire suffisamment confiance les uns aux autres pour oser jouer, pour nous regarder...vraiment. Ce qui, je crois nous a permis de laisser petit à petit tomber les masques. Et nous avons ri, nous avons pleuré - enfin pas tous - nous avons pu nous sentir fragiles et maladroits, et nous avons pu le vivre avec humour et tendresse ! Quelle aventure ! Et, durant ce WE, nous avons médité les huit premiers versets de Matthieu 18. Nous vivons dans un monde où les fragilités n’ont guère leur place, dans une société qui valorise la rentabilité, l’efficacité, la productivité...la vitesse - et là je pense plus particulièrement à nous tous quand nous vieillissons. Les belles images de la publicité nous somment d’être beaux, riches et souriants et les injonctions d’un certain management d’entreprise nous mettent de plus en plus en situation de défi et de concurrence avec autrui. Or nous faisons un jour ou l’autre l’expérience de notre fragilité.
Bernard Ugeux, un théologien qui s’est particulièrement penché sur cette question de la fragilité, dit ceci de notre société : "Tout se passe comme si la jeunesse, la santé, le succès et une intégration réussie étaient les conditions nécessaires pour bénéficier de la reconnaissance de tous. Or chacun d’entre nous fait un jour l’expérience de sa propre fragilité. Parler de fragilité, c’est donc reconnaître que le rapport entre nos forces et nos faiblesses fonde toute vie et influence notre relation à l’autre et à nous-mêmes. C’est affirmer que la dimension humaine d’une société se mesure à la manière dont elle traite la fragilité de ses membres." (La fragilité, faiblesse ou richesse, Albin Michel, Paris, 2009)
Notre retraite à Acey avait pour fil conducteur la prière, qui est ce lieu tout particulier où nous pouvons être nous-mêmes...ce qui n’est pas aussi facile qu’il n’y paraît et que nous avons entrepris de travailler à partir des expériences de prières que nous avions chacun et chacune expérimentés dans nos vies : prière lieu de confiance et d’émerveillement, prière parfois difficile, parfois impossible.
Prière qui nous confronte à l’image que nous nous faisons de Dieu, où il y a à comprendre que "Dieu ne manipule pas les évènements et n’envoie pas bonheur et malheur plus ou moins arbitrairement sur les uns et les autres, récompensant ou punissant les générations au fil des ans. » Et là je cite à nouveau Bernard Ugeux : « Ce n’est pas ce Dieu-là que Jésus-Christ est venu révéler. La première guérison dont ont besoin nombre de chrétiens écrasés par leur fragilité, c’est celle de leurs représentations de Dieu, qui les coupent de lui au moment où ils sont le plus besoin de sa proximité." Dieu n’est ni magicien, ni marionnettiste, ni juge...il est là à nos côtés, lui tout Autre, Père du Christ et non fruit de nos désirs et de nos imaginations.
La prière devient ainsi un des lieu où il faut donc se connaître soi-même, où il s’agit d’intérioriser ce que nous avons vécu, pour comprendre qui nous sommes, à quel Dieu nous nous croyons, d’où nous venons, où nous allons, quel est le feu qui brûle en nous et qui sont les autres pour nous ? C’est dans le dialogue intérieur - qui est autre chose que de la pure introspection psychologique - puisqu’il se passe en présence de Dieu que se construit un sens et une espérance. Et de prendre en compte aussi bien nos blessures pour faire quelque chose de ce qui nous est arrivé, récemment ou depuis longtemps. Tout un travail, que nous ébauché - un WE c’est court, et que je vous invite à suivre en revenant à notre texte de Matthieu.
Qui est le plus grand ?... La question de la concurrence, la manie de la comparaison ne datent pas d’aujourd’hui, et il nous est rapporté dans les Evangiles plusieurs discussions entre les disciples de Jésus qui cherchent à savoir qui serait le premier. Dans le passage de Matthieu 18, leur question à Jésus (qui est le plus grand dans le Royaume des cieux ?) ne porte pas en effet pas sur la manière d’y entrer, mais sur la place qu’on peut prétendre y avoir. Jésus leur répond avec sa manière à lui toute particulière ; Il part toujours d’une situation concrète, que l’on peut expérimenter. Il n’est pas l’homme des dogmes, des théories et de la morale. Et ici, il ajoute le geste à la parole...Il appelle un petit, un de ceux qu’à son époque on ne voit ni comme innocent ou pur, mais à qui est à la fois symbole de faiblesse et de dépendance, mais aussi capable de se laisser consoler, toucher, capable de voir....là où les adultes ne voient pas. Jésus nous invite à devenir comme cet enfant, à retrouver un cœur d’enfant, une simplicité d’enfant, à changer radicalement si nous voulons entrer dans le Royaume des cieux.... Oui, dit-il il faut s’abaisser, se faire petit comme un enfant. S’abaisser, c’est laisser tomber le masque, c’est oser se voir en vérité. Pour nous laisser accueillir sans façade avec tout ce que nous portons en nous. A la manière dont parle le psaume 131, celui qui dit : Seigneur, je n’ai as le cœur fier, le regard ambitieux, je ne poursuis pas de grands desseins ni de merveilles qui me dépassent,, mais je tiens mon âme tranquille et silencieuse, comme un enfant, un tout petit enfant contre sa mère.
Donc, laisser Dieu être Dieu et renoncer à la tentation de vouloir être le premier, de se faire valoir. Nous voici invités à parcourir un chemin de dé-maîtrise, de désarmement, chemin qui ne veut pas dire chemin de déresponsabilisation bien au contraire, j’y reviendrai. Chercher à s’accueillir soi-même, avec ce mélange de lumière et d’obscurité, que nous sommes tous, avec notre part de ténèbres, cette zone où nous sommes à la fois vulnérables, mais où nous pouvons aussi devenir bourreau, , cette part qui remonte souvent très loin dans notre histoire personnelle ou familiale. et cela, même, chez toute personne normalement équilibrée, qui passe par des alternances de joie, de paix, puis de crainte et de doutes...Et qui avec ses peurs, en vient à se juger, à se culpabiliser, à condamner :« j’aurais dû...je préférerais mourir, je voudrais qu’il disparaisse...je le hais ».
Oui, tout être humain passe par ces mélanges de sentiments difficiles, et ils surviennent avec d’autant plus de forces, quand nous avons peur pour ceux qui nous entourent ou de ceux qui nous entourent. ... C’est alors difficile d’être en vérité avec nous-mêmes, de reconnaître nos faiblesses et nos pauvretés intérieures.
Pour avancer, il est intéressant de se souvenir qu’un sentiment en soi n’est ni bon ni mauvais, il est là (colère, peur, tristesse, joie, paix...il n’a rien à faire avec la sainteté ou la pureté...il est chez moi, chez toi, sans que nous ayons à en être embarrassé.
Jésus nous appelle à un regard de bienveillance sur nous-mêmes comme sur autrui, un regard qui dit le fond du fond de ce que nous sommes. L’humilité, l’abaissement, ce ne sont pas volonté de n’être rien...ou lieu d’humiliation. Tout au contraire, cette acceptation de soi-même est ouverture à l’autre...L’Autre, Jésus lui-même, vient à moi : il me demande de l’accueillir lui, de me faire attentif à la rencontre avec lui. Dans ce lieu tout au fond de nous-mêmes où le divin, où Dieu a laissé une trace, où se révèle et transcende toutes les règles humaines...où il s’offre à notre amour, et où il nous demande de le suivre et d’aimer, avec nos fragilités. Aimés, d’un amour sans fin, celui-là même qui a mené le Christ à la croix. Il s’agit d’une question relationnelle, tout avec Jésus est question relationnelle. Et cet échange d’amour doit se vérifier pour qu’il ne soit pas illusoire, au crible de cet infaillible critère qu’est celui de la relation à autrui.
L’amour de Dieu se dit encore de façon plus bouleversante, avec cette compassion infinie pour le malheureux qui fait tomber un seul de ses petits, dans le malheur du jugement, de la compétition, de la maltraitance.... Avec ces mots « malheureux celui qui fait tomber, quel malheur pour le monde que tous les faits qui entraînent les hommes à pêcher », c’est bien de compassion qu’il s’agit, même si elle s’exprime de manière rude et tranchante. Jésus ne nous enferme jamais dans nos limites, dans notre péché et il déborde de compassion pour qui condamne l’autre dans ses faiblesses ou lui fait du mal... Malheureux celui qui refuse ou ne parvient pas à reconnaître la dignité de l’être humain.
Echange d’amour qui nous permet par contre d’aiguiser notre désir de nous laisser remettre debout par le Christ, et de refaire le chemin qui mène à la confiance, même quand tout paraît désespéré.
A Acey, nous avons pu nous dire et nous laisser inviter à la découverte de soi, dans le plus profond de nous-mêmes, dans nos vulnérabilités. Et nous avons pu entendre, avec beaucoup d’émotions pour certains, que c’est là que Dieu nous rejoint, lui qui nous a donné la vie et qui nous accueille tels que nous sommes. Qu’il est là, qu’il vit là au fond de nous. Qu’il nous y appelle à d’incessantes renaissances, à de possibles résurrections.
Notre vie, notre foi est confrontée à l’épreuve de la souffrance et du mal, comme à nos failles et à nos blessures. Mais, et tout le chemin d’abaissement du Christ nous le dit, ce n’est pas Dieu qui nous les envoie... ou qui refuse de nous les éviter. Nous en éprouvons des sentiments d’injustice, de révolte (les psaumes en sont remplis), nous avons peur, nous ne comprenons pas. Le mal reste un mystère insondable, pour lequel nous n’avons pas d’explication mais face auquel nous avons responsabilité, un combat à mener. De ce combat, Etty Hillesum dit ceci : "La saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d’autres solutions que de rentrer en soi-même et d’extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur que nous n’ayons d’abord corrigé en nous."
Le mal ne vient pas de Dieu...Il nous en reste certes un manque, mais c’est ce manque qui nous mène à consentir à la vie, à ce qu’elle nous apporte. « Le manque nous rappelle que nous sommes des êtres de désir et en marche. Si nous n’avons plus de désir, si nous cessons de marcher parce que nous considérons notre marche comme achevée, ne sommes-nous pas plutôt des morts vivants que des vivants ? »
Il y a à consentir ce qui ne veut pas dire résignation, mais acceptation de ce qui est. Pour s’engager, pas à pas, à travers nos fragilités, ou grâce à nos fragilités, à ne pas répéter, à ne pas rester prisonnier, à ne pas s’identifier au mal vécu. Pour nous dégager et collaborer librement et pleinement à l’accueil du petit et du fragile, pour accueillir le Christ lui-même. Accueillir sa tendresse, s’en émerveiller, faire de la vie, de notre vie, quelque chose de beau et de bon... en redevenant aussi spontané qu’un enfant capable de rire...et capable de solidarité...
C’est bien une question de vie, une question d’ouverture à la vie, à un élan dont Isaac le Syrien, un moine du 7ème siècle disait déjà ceci : « Ô le plus petit des hommes, veux-tu trouver la vie Garde en toi la foi et l’humilité ! Veux-tu découvrir ce que donne la vie ? Marche sur la voie de la simplicité !....Quand tu viens devant Dieu par la prière, sois dans ta pensée comme une fourmi, comme ce qui rampe sur la terre, comme un ver, comme un enfant qui balbutie. Et en dis rien devant lui que tu prétendes savoir. Mais approche Dieu avec un cœur d’enfant. Va devant lui pour recevoir cette sollicitude avec laquelle les pères veillent sur leurs tout-petits enfants. On l’a dit : « Le Seigneur garde les petits enfants. » Celui qui est comme le petit enfant approche le serpent. Le prend par le cou, et le serpent ne lui fait pas de mal. » (Œuvres spirituelles, DDB, 1981). La violence désarme devant celui qui est désarmé. « Ce que la force ne peut pas, la fragilité le peut : elle est présence sans menace pour l’autre. Là, on entre dans l’autre monde : celui de l’être avec l’autre. »
Faire cette expérience transforme. A Acey, je crois que certains d’entre nous l’ont faite et qu’ils ne seront plus jamais comme avant. Un espace s’ouvre. Nous devinons que nous ne pourrons jamais nous passer des autres : quelle que soit la prochaine fragilisation, ils seront là ; et nous désirons garder la mémoire de ce qui nous a permis de traverser le temps de cette fragilisation. Ne serait-ce pas là le Royaume de Dieu ?
Amen
Claire Hurni, 4 juillet 2010
©2004-2012 Paroisse réformée de Morges - Echichens
| màj 25 janvier 2012


