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Aimer, entre effort et plaisir...

Prédication portant sur Luc 10, 25-37 et Colossiens 3, 12-17

L’exigence radicale de l’amour d’autrui

Ce qui me frappe tout particulièrement, ces derniers temps, c’est que, dans l’Evangile - qu’il s’agisse du Sermon sur la Montagne ou de nombreuses paraboles - il est question souvent, très souvent, d’ouverture à l’autre, de prise en compte de l’autre, du décentrement de soi-même. Oui, dans son ministère, le Christ parle bien de Dieu (et de son amour indéfectible à notre égard), de l’espérance et du salut, mais toujours, encore et encore, en même temps, il revient sur cet appel à s’intéresser à l’autre et à l’aimer.

Ce qui me fait dire que le Christianisme est, pour une bonne part - et très fondamentalement - une religion de l’amour du prochain.

Or, tellement souvent, dans notre vie, ici à Morges / Monnaz - et jusque dans notre vie paroissiale y compris - je nous vois tellement affairés par nos propres préoccupations, enfermés dans nos problématiques personnelles et dans nos visions individuelles des choses... Et je perçois alors combien il est difficile pour nous, très concrètement, au quotidien, de nous ouvrir à l’autre, de le prendre en compte, réellement.

Je pense notamment à toutes ces discussions où nous ne finissons pas vraiment d’écouter ce que l’autre avait à nous dire, que déjà nous interprétons ce qu’il nous raconte en fonction de nous-mêmes et que nous injectons notre propre vie dans la discussion. Ainsi, tout en ayant l’impression d’écouter l’autre, nous ne nous intéressons, en fin de compte, qu’à nous-mêmes.

Et combien de fois, moi-même, sans avoir essayé de comprendre jusqu’au bout qui était l’autre et ce qui lui arrivait, l’ai-je jugé à l’aune de ma propre expérience, à l’aune de mes critères personnels ?

A la prendre au sérieux, c’est une exigence énorme que celle d’essayer de réellement prendre en compte notre prochain, de lui faire réellement une place dans notre existence, de l’aimer vraiment... Et le Christ continue à nous lancer son appel radical : « Aime ton prochain ; aime-le comme toi-même ».

Chers frères et sœurs, essayez vous de vous observer vous-mêmes, lorsque vous discutez avec autrui : combien de temps êtes vous capables d’écouter votre interlocuteur sans lui parler de vous ? sans plaquer sur ce qu’il vous a dit votre propre interprétation ? sans le juger, que ce soit positivement ou négativement ? Vous l’avez peut-être déjà fait ; l’expérience est édifiante...

Le bon Samaritain reste pour moi une très belle référence en matière d’ouverture à l’autre. Le prêtre et le lévite passent, comme s’il n’y avait personne étendu sur le sol, pour vaquer, sans autre forme de procès, à leurs occupations et préoccupations du moment. L’étranger lui, le soi-disant impur, accepte de suspendre - pour quelques instants - le cours de ses affaires pour prendre en compte la situation de cet homme qu’il lui a été donné de rencontrer, ce jour-là, pour s’intéresser à lui un instant, pour lui témoigner le minimum d’aide et d’amour dont il avait besoin.

Bon nombre d’entre vous savent bien combien j’aime ce récit... Et alors que je l’ai médité avec vous plusieurs fois déjà, dans ce temple, j’aimerais partager aujourd’hui avec vous encore quelques réflexions complémentaires.


La logique séparatrice empêchant l’amour

En racontant l’histoire du bon Samaritain, Jésus s’oppose à la logique de séparation qui a cours dans le monde des humains. Oui, nous les humains, nous classons, nous ordonnons, nous séparons. Et c’est compréhensible - c’est même important - pour nous y retrouver dans la vie de tous les jours, pour organiser notre vie sociale et le débat entre nous.

Mais face à l’humain, il faut être extrêmement prudent avec les catégorisations de tous ordres. Car avant de relever d’une catégorie, l’autre est d’abord mon semblable, mon frère, ma sœur, un enfant de Dieu comme moi, l’incontournable bénéficiaire de ma foi en Jésus-Christ.

Si je veux suivre le Christ, il n’y a plus de classification qui tienne, dans le face à face avec mon prochain. Et ce, pas seulement dans les situations graves - telle celle décrite dans notre parabole où on a un homme mourant sur le gravier poussiéreux de la route - mais également en toute circonstance de la vie la plus quotidienne et la plus ordinaire.

Les catégories que je me suis forgées, les opinions que je me suis faites, les représentations que je me suis construites ne doivent jamais me faire oublier que la foi commence et trouve son accomplissement dans l’accueil-même et dans le respect-même de cet autre qui se tient concrètement devant moi - quel qu’il soit, aussi différent, incongru ou incompréhensible qu’il soit.

Ça paraît banal de le dire... Mais combien de fois me suis-je surpris à ne pas m’intéresser à l’autre parce que j’avais cru le comprendre à l’avance ? Combien de fois ne l’ai-je pas vraiment écouté à cause de ce que certains appellent un « racisme spontané » ou encore « une ségrégation semi-consciente » ?

C’est un blanc, un basané...
Un Chrétien, un musulman...
Un pauvre, un riche...
Un croyant, un non-croyant...
Un jeune, un vieux...
Un beau, un laid...
Quelqu’un d’intelligent, un être bête...

Et tandis qu’on se trouve face à l’autre en train de l’avoir déjà catégorisé, on ne l’écoute déjà plus et on part instinctivement dans nos sympathies ou nos antipathies à son égard, à l’égard de ce qu’on croit avoir compris de lui.

Le Samaritain se refuse à toute catégorisation. Que celui qui gît sur le sol appartienne - en fait - à la majorité qui rejette son clan, sa foi et son mode de vie n’entre pas en ligne de compte dans l’accueil qu’il lui fait, envers et malgré tout. Le Samaritain s’arrête, il s’occupe de son prochain... et en cela, il est un maître en matière d’ouverture à l’autre, un disciple du Christ qui aura toujours un peu d’avance sur nous.


L’amour de soi comme condition pour aimer

En fait, depuis mon plus jeune âge, je me suis toujours demandé pourquoi le prêtre et le lévite avaient passé tout droit. Sont-ils particulièrement malsains ; sont-ils tout simplement méchants ?

Eh bien, aujourd’hui, je crois bien que non. Ce que je me demande plutôt, c’est s’ils ont réellement vu le blessé. Parce que je crois bien que l’on peut voir, sans voir. Voir l’autre, sans vraiment voir l’importance qu’il revêt. L’autre est là, dans sa situation, en prise avec sa détresse et moi je suis là aussi, mais - comme je l’ai déjà dit - dans dans mon monde à moi, plongé dans mes propres soucis et mes propres précoccupations.

Vous me rétorquerez que des blessures d’un homme battu à mort, ça se voit... Bien sûr, mais il n’y a-t-il, dans nos existences, tellement de blessures qui ne se voient pas aussi facilement et qui sont pourtant tout aussi réelles... Comment faire pour voir ?! Pour voir réellement nos frères et nos sœurs dans toute leur profondeur et dans toute l’ampleur de leurs détresses ?

La clef se trouve certainement dans l’introduction à la parabole : « Aime ton prochain comme toi-même » dit Jésus. « Comme toi-même »... Sommes-nous bien sûrs que ce prêtre et ce lévite s’aiment eux-mêmes ? Oui, ils n’aiment qu’eux-mêmes et leurs petites affaires... Mais leurs petites affaires justement, n’est-ce pas une manière de s’agiter en surface sans se préoccuper de ce qu’ils sont en profondeur... Franchement, un homme serait-il capable d’ignorer l’humanité d’un autre, s’il avait réellement pris conscience de sa propre humanité, de sa propre dignité ?

On ne peut s’ouvrir aux autres que dans la mesure où l’on s’est ouvert à soi-même, en profondeur. On ne peut s’intéresser aux autres vraiment que dans la mesure où l’on s’est intéressé réellement à soi-même. On ne peut aimer le mystère de l’autre que dans la mesure où l’on a pris de le temps de s’intéresser à son propre mystère, y compris aux aspects enigmatiques de soi, aux aspects problématiques, étranges, voire dérangeants de sa propre personne.

Si l’on ne se penche pas régulièrement sur ses propres blessures, on risque bien d’être trop préoccupé par soi-même pour pouvoir faire quelque chose des blessures des autres... Sans écoute régulière de soi, nous vivons dans un encombrement intérieur qui ne nous permet pas de nous rendre attentifs à notre prochain, même dans les situations les plus ordinaires.

Ils passent donc, le prêtre et le lévite, pour aller s’agiter à Jérusalem, au Temple et dans les assemblées... Perdant ainsi l’occasion d’une rencontre avec l’humanité ; l’humanité de cet homme blessé qui aurait pu les éveiller à leur propre humanité...


De l’effort au plaisir

S’ouvrir à l’autre, aimer l’autre, une folle exigence que le Christ ne cesse de nous rappeler... Sortir de nos catégorisations qui nous empêchent de nous approcher de l’autre, tel qu’il est... Nous aimer nous-mêmes pour nous désencombrer du souci pour nous-mêmes...

Tout cela rime avec effort, discipline, maîtrise de soi... Et n’est-ce pas souvent ce que l’on reproche aux Chrétiens et aux Eglises, cette attitude empreinte de renoncement à soi, de sacrifice de soi qui empêcherait de vivre paisiblement, joyeusement, de manière insouciante ? Le Christianisme, en étant religion de l’amour du prochain, est-il aussi religion de frustration ?

C’est vrai, le verbe utilisé par les Evangiles pour inviter à aimer, c’est le verbe agapao ; un verbe qui désigne un amour volontaire, travaillé, qui demande un effort et qui n’est pas une simple sympathie spontanée... Agapao rime davantage avec la notion française de respect et de prise en considération qu’avec celle d’amitié...

Mais est-ce que cela signifie forcément, dès lors, que c’est la galère que d’essayer d’aimer l’autre ; l’autre souvent différent, déconcertant, dérangeant ? Je ne crois pas, au contraire ! Je fais même l’expérience de plus en plus souvent que plus j’y travaille, plus j’y découvre une joie que je ne connaissais pas auparavant.

Et c’est la prise de conscience de beaucoup : plus je m’approche de l’autre en m’oubliant un moment, plus je découvre dans la rencontre avec l’autre une force et une beauté inégalables.

« Je dormais et je rêvais que la vie n’était que joie. Je m’éveillai et je découvris que la vie n’était que service. Je servis et je compris que le service était joie » écrit le poète indien Tagore. Et Saint François, dans sa prière bien connue : « C’est en donnant qu’on reçoit, en oubliant qu’on se trouve, en pardonnant qu’on est pardonné ».

Oui, il y a bien d’abord un effort à faire, mais c’est le plaisir qui finit par s’installler. Il y a bien de l’énergie à y mettre d’abord, de même qu’on ne peut vivre les beaux événements d’une journée qu’en se faisant un peu violence, le matin, pour se lever. Mais dans cet effort pour m’ouvrir à l’autre, je finis par découvrir la vraie vie de la vie.

Alors au travail ! Abattons les catégorisations qui nous empêchent d’accéder à notre prochain. Prenons soin de notre propre existence pour nous désencombrer de ce qui nous empêche de nous rendre attentifs aux autres... et faisons confiance qu’en tout cela, Dieu nous accompagne et nous ouvre à une vie renouvelée... Une vie emplie d’une joie profonde.

Amen

Nicolas Besson | 18 février 2007