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Adopter le regard du Christ

Prédication portant sur Luc 24 (36-49)
Une affaire de regard

Chers frères et sœurs, ce matin je vous invite à vous arrêter un moment sur l’image que vous avez sur la première page de votre billet du culte. Je vous invite à la regarder et à essayer de cerner ce que vous ressentez, en la voyant...

Que voyez-vous ? Un homme torturé par la vie à vous faire froid dans le dos ? Une vision insoutenable de l’angoisse à l’œuvre ? La tête d’un fou qui vous agace parce qu’il brise votre quiétude, votre bonheur tranquille de ce dimanche matin ? Un frère humain dans un passage à vide, comme il nous arrive tous d’en connaître ? Un futur bienheureux, un futur ressuscité, parce que, dans nos existences, vous avez fait l’expérience que la vie finit toujours par revenir ?

Vous l’aurez compris... L’image de cet homme n’est rien, en soi ; c’est notre regard qui lui donne son sens et sa profondeur. Face aux êtres et face à la réalité, notre regard fait beaucoup ; c’est notre regard qui importe. D’ailleurs, en sciences humaines, ont dit que c’est le point de vue qui crée l’objet.

En fait, c’est l’histoire bien connue du verre à moitié vide ou à moitié plein. Une même réalité qui se présente à moi... Mais deux interprétations totalement différentes. Deux interprétations... et deux manières de ressentir la vie, deux manières de se lever le matin, deux manières d’agir.

Alors de quoi donc notre regard dépend-il ? ... Notre regard, nous l’avons construit. Petit à petit, depuis notre prime enfance ; tous les jours un petit peu ; consciemment parfois, de manière inconsciente, la plupart du temps. Nous l’avons construit à partir des histoires que l’on nous a racontées, des valeurs que l’on nous a enseignées ou que nous nous sommes appropriées nous-mêmes, des expériences heureuses et malheureuses que nous avons traversées, de nos appartenances familiales... Notre regard, nous l’avons construit aussi - pour une part très importante - à partir des regards qu’ont porté sur le monde ceux et celles qui ont fait partie, à un moment ou un autre, de nos vies.

Oui, c’est donc tout un univers que nous portons en nous. Et c’est à partir de cet univers intérieur (que nous avons élaboré imperceptiblement), que notre regard sera d’un type ou d’un autre. Ce monde intériorisé, on l’appelle du nom barbare de cadre herméneutique. En français courant, on dirait plutôt cadre d’interprétation, grille d’interprétation.

D’ailleurs, à mesure que passe les années, à force de vivre, nous pouvons découvrir qu’il y a des grilles d’interprétation, des regards qui rendent la vie belle (tonique, lumineuse et profonde)... et qu’il y a des mondes intérieurs et des regards qui tuent tout, qui affadissent tout, qui rendent les relations impossibles et font de la vie un calvaire quotidien.

Ainsi, il y des regards qui voient, dans la réalité qui les entoure, surtout les liens, les occasions de relations, les possibilités d’espérer et de construire de l’amitié. Et il y en a d’autres qui voient tout en termes de concurrence, de pouvoir à conquérir, de bénéfice à réaliser. C’est un peu caricatural - je vous l’accorde - mais, à observer la vie de ce monde, est-ce vraiment si caricatural que ça ?!


Un regard nouveau

Pendant les quelque 3 ans qu’ils ont passé auprès du Christ, les disciples ont appris à voir le monde d’un regard nouveau. Vivre à côté du maître a transformé leur regard. Et si nous ne savons pas très bien quel regard chacun d’eux portait sur le monde avant son expérience aux côtés de Jésus, nous savons comment ils ont appris à voir avec lui.

Sous le regard du Christ, les humains - bons, moins bons voire franchement mauvais - leur sont soudainement apparus comme des frères et des sœurs, c’est-à-dire des compagnons dont ils se sont sentis proches et à l’égard des quels ils ont perçu qu’ils avaient des devoirs, quelque chose à leur apporter. Pensez à cet épisode tout simple où Jésus s’assied à la table des péagers et des prostituées ; l’Évangile nous montre bel et bien le difficile apprentissage par lequel nos disciples ont dû passer pour voir les gens sous un jour différent.

Oui, c’est les gens qu’ils ont regardé autrement... Mais aussi la maladie qui, ne relevait plus - à leurs yeux - du péché ou de la faute, mais qui devenait une occasion de s’approcher du souffrant et de faire la très belle expérience de la présence réciproque, de la confiance et de la solidarité.

Les gens, la maladie... la mort également a pris d’autres contours aux côtés du Christ. Alors qu’elle n’était que désespoir jusque-là, elle est devenue le lieu d’une espérance... Une espérance difficile à cerner et à expliquer, mais une espérance néanmoins... Quelque chose de moins sombre qu’auparavant, la possibilité d’une lumière au bout du chemin.

La richesse et la pauvreté, la force et la faiblesse, même Dieu et la religion ont pris des airs surprenants à partir du monde intérieur et du regard propres à Jésus de Nazareth.

...

Mais voilà... Une fois le Christ parti, tout cela, en eux, est un peu ébranlé. L’empreinte de la vie nouvelle reste inscrite en eux, mais leur regard se fait vacillant. Et si tout cela n’avait été qu’une hallucination ? Et si cette approche-là de la vie était finalement surfaite, une manière d’arranger la réalité, un mensonge ?Et si ce regard-là n’était possible que pour le fils de Dieu, mais au-dessus de nos forces à nous, pauvres humains ?

Après la joie de Pâques, c’est la période du désenchantement pour nos disciples ; la période du doute... Ils traînent les pieds sur le chemin d’Emmaüs, ils pêchent sans conviction sur les rives du Lac de Tibériade... Ce n’est pas la grande dépression de Vendredi Saint, mais le blues ordinaire, lancinant... Un peu comme dans notre année liturgique, où il est difficile de maintenir la joie de Pâques à son comble pendant les mois qui suivent la fête... Un peu comme dans nos vies où notre regard attentif et enthousiaste a régulièrement tendance à s’estomper et à nous faire voir une vie plus fade, plus morne que dans les grands jours.


Un nouvel éveil

Alors qu’ils apprivoisent l’absence de Celui aux côtés duquel ils ont vécu pendant 3 ans... Alors qu’ils tentent de digérer la disparition de son regard si vif et si profond qui a rendu le monde et les hommes si beaux à leurs yeux... Alors qu’ils essaient de retomber, tant bien que mal, sur leurs pieds... Voici que leur est offert un dernier rallumage de leur regard. Une dernière réactivation de la nouvelle manière d’éprouver et de voir qu’ils ont apprise... Le Christ leur réapparaît et procède à la mise au point dont ils avaient besoin.

Vous vous souvenez - leur dit-il - c’était écrit : Après la mort viendra la vie, et il faudra le dire à toutes les nations, pour qu’elles changent de comportement. Vous, vous êtes les témoins de tout cela. (bis)

Jésus invite ses disciples à se souvenir de ce qu’ils ont vu. Car ce n’est pas une évidence de voir la résurrection à l’œuvre dans notre monde. Ce n’est pas une évidence d’entrevoir des signes d’espérance, sur cette terre. Ce n’est pas une évidence de percevoir la vie à l’aune de la justice et de la fraternité. Pour cela, il faut avoir beaucoup travaillé sur soi et développé un regard très particulier.

Et les disciples n’ont pas seulement lu tout cela dans des livres sacrés. Non, ils en ont fait l’expérience avec le Christ. Ils en sont les témoins vivants ! Alors, ils ont à le transmettre plus loin, pour que les autres également puissent changer de point de vue sur la vie, aborder l’existence avec des lunettes nouvelles.

C’est important de transmettre : car on agit en fonction du regard que l’on porte sur les choses. Alors, si on veut aider qui que ce soit à se comporter de manière plus humaine, il faut donc l’aider à porter sur la réalité un regard lui aussi empreint de plus d’humanité. Évangéliser, c’est inviter à voir les choses d’un autre point de vue, avec un œil nouveau.

...

Les disciples ont droit à une dernière réactivation de leur regard. Une dernière occasion de passer d’un regard superficiel, désespéré ou désabusé sur la vie à un regard empreint d’Evangile. Et, à leur suite, au bénéfice de l’année liturgique qui nous fait chaque année, revivre avec eux la mort, la résurrection et la vie après la résurrection... Nous sommes invités, nous aussi, à réformer la manière dont nous considérons les êtres qui nous entourent et le monde qui nous abrite. En effet, la fonction de l’année liturgique n’est pas de nous lasser des récits que nous évoquons encore et encore, mais de réactiver, toujours à nouveau, ce qui, en nous, a tendance à s’encroûter, à s’embuer, à s’affadir, à se perdre...

Comme il s’agit, de temps à autre, pour ceux d’entre nous qui portons des lunettes, de nous rendre chez l’opticien pour vérifier qu’elles sont au point pour nous faire voir la réalité deem manière claire et limpide... Nous avons à procéder à une mise à l’épreuve de la qualité de notre manière d’aborder la vie et de regarder ce qui nous est donné.


Délicat travail

Que voyez-vous donc sur l’image de votre billet du culte ? Un homme qui vous fait de la peine ? Un souffrant qui vous agace ? Un homme perdu ou un homme susceptible de ressusciter ?

C’est un travail délicat, non pas de nous forcer à voir ce que nous ne voyons pas... Mais de prendre un peu de recul par rapport à notre regard, de nous laisser interroger par l’Evangile sur notre disposition intérieure face aux autres et au monde. Et de nous laisser transformer, intimément, petit à petit, dans notre capacité à accueillir et à recueillir ce qui nous entoure.

J’ai souvent défendu, ici, devant vous, la nécessité de nous faire attentifs à ce qui nous entoure, de nous ouvrir à ce qui nous vient des autres et de Dieu... L’Evangile de Luc nous précise aujourd’hui que, sans un regard accueillant, compréhensif, empreint d’espérance et de douceur, sans la disposition intérieure de faire quelque chose de bien de ce que nous voyons, tout ce qui nous est donné n’est rien et ne sert à rien.

Alors, les verres qui sont sur nos tables, seront-ils désormais à moitié vides ou à moitié pleins à nos yeux ? Eh bien, je n’en sais rien. Ça dépend de notre histoire à chacune et à chacun ; ça dépend des situations dans lesquelles nous nous trouverons. Et même avec l’Evangile à la main, il n’y a jamais de réponse toute faite. Mais il y a là de quoi méditer, de quoi nous laisser interpeller, de quoi nous laisser ré-évangéliser... Pour que notre vie soit plus lumineuse, plus vive, plus intense et plus aimante.

Seigneur, donne-moi ton regard sur la vie. Seigneur, donne-moi ton regard sur mes frères et mes sœurs. Et je vivrai.

Amen

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Nicolas Besson | 30.04.30